Explorer, traverser, scruter des mondes aux antipodes du mien. Voir sans être vu, protégé par la caméra. Épier la vie des autres et naviguer au cœur de leur intimité. Documentariste, j'interroge le corps depuis 20 ans et co-réalise des films à la frontière du portrait et de la fresque collective. Au fil du temps et des tournages, mû par une envie difficile à décrire encore aujourd’hui, j'ai commencé à prendre des photos, d'abord en empruntant l'appareil argentique de ma femme, un Olympus OM-1 de 1981. La part d'aléatoire et le lâcher prise qu'impose un si vieil appareil sont inégalables et font partie du frisson. Longtemps sporadique, l’envie s'est peu à peu muée en obsession et j'ai inévitablement fini par succomber à la frénésie de la collection (Leica, Nikon, Hasselblad, Pentax, etc.), me jurant à chaque appareil déniché qu'il serait le dernier. Jusqu'au suivant.
Cette pratique photographique, autodidacte et intuitive, s'est construite en contrepoint de mon travail documentaire, avec tout ce qu’elle offre en plus d'agilité, d'autonomie et d'instantanéité : photographier ce que je ne peux pas filmer. Portraits posés ou scènes de rue, images du quotidien ou voyages lointains, mes photos ont pour point commun de documenter le réel, en se pliant à ses exigences. Je ne cherche ni le spectaculaire, ni la mise en scène. Je traque le vide, le rien, l'ennui, l'étrange ou l'ordinaire. Dans cette exploration permanente, tout m'intéresse tant que cela sonne juste et que la distance est bonne. J'aime les chaises en plastique, les voitures abandonnées et les caisses empilées. J'aime les portraits d'inconnus et cet accord tacite entre le regardeur et le regardé. J'aime photographier mes enfants et mon chien, j'aime me moquer tendrement des touristes et de leurs accoutrements, j'aime la buée sur les fenêtres, la brume et les flaques d'eau. Toutes ces images forment un corpus intime mêlant documentaire, abstraction, mélancolie et étrangeté comique.
Pendant des années, j'ai accumulé ces images comme on accumule des souvenirs, des clichés par milliers postés furtivement sur Instagram avant de disparaître dans les entrailles de disques durs mal étiquetés, souvent égarés.
Aujourd'hui, je veux que ces photos existent. Et ça commence ici.
- A.T • Mars 2026